De la Perse à l'Iran: un destin singulier
Belles Soirées Université de Montreal A. Hoodashtian, Ph.D. www.hoodashtian.com 6 Février 2008
De la Révolution Constitutionnelle (1905) à la Révolution Islamique (1979) De la Justice et la liberté à l'intégrisme politique.
Introduction:
La Perse, que l'on désigne du nom d'« Iran dès 1935, connut un destin bien singulier au 20ème siècle. Elle a vécu deux révolutions en l'intervalle de 70 ans, qui la menèrent dans deux directions bien contradictoires.
La première, appelée Révolution Constitutionnelle (1905), revendique la justice, le parlement, la liberté et l'égalité sociale. La source d'inspiration des intellectuels et des acteurs de cette révolution provient des idées libératrices internes, mais surtout de l'influence de l'Europe des Lumières. Les pionniers de cet événement lisaient passionnément les philosophes et les auteurs européens du 18ème et 19ème siècle. Le but proclamé de la majorité des acteurs de cette révolution fut la mise en place d'un régime monarchique parlementaire. Finalement, la Constitution fut signée par le Shah de l'époque, en 1906.
Mais plus de 70 ans plus tard, une seconde révolution (1979) emparée du pays, suite à des revendications toutes différentes, notamment l'indépendance nationale, le départ du monarque (le Shah) et la suppression de l'influence des Etats occidentaux en Iran et, en parallèle, le retour aux valeurs religieuses. La source d'inspiration des intellectuels et des acteurs de cette révolution provenait d'une part des événements politiques de l'après guerre (1945) reliés à la question du pétrole en Iran, d'autre part, d'oeuvres critiques à l'égard de la modernité, de la plume d'auteurs occidentaux.
Si la première révolution cherchait à instaurer un régime sociopolitique moderne, égalitaire et constitutionnel, la deuxième tentait de retourner à des principes et des valeurs locales, religieuses dans le sens du rejet des principes modernes et égalitaire.
Pourquoi et comment un tel revirement a-t-il pu avoir lieu ? Quelle est l'histoire de ce tournant radical et quels sont les facteurs les plus déterminants ayant poussé tout un pays vers une position antioccidentale, s'appuyant sur les sources les plus anciennes, sur les valeurs locales, non modernes et religieuses.
L'objectif de cette conférence sera de présenter les lignes les plus marquantes de la première révolution (1905), et des événements majeurs ayant suscité ce tournant historique vers une tendance dans le sens du rejet de l'Occident, préparant ainsi la nation et les esprits pour une seconde révolution (1979).
Dans un premier temps, une introduction à l'histoire générale de la Perse et de ses dynasties est requise. Ensuite, les premiers contacts entre la Perse et l'Occident européen du début de 18ème siècle seront brièvement soulignés, afin que, par la suite, nous puissions comprendre la forme et l'ampleur de la pénétration des idées des Lumières européennes en Perse, et la démarche des premiers intellectuels et acteurs dans la préparation de la Révolution Constitutionnelle (1905).
L'arrivée au pouvoir des Pahlavis et de Reza Shah (1925) et la découverte du pétrole (qui suscita une forte influence de l'Angleterre sur la scène politique du pays) et finalement le coup d'Etat contre le Premier Ministre, M. Mossadegh (1953), entamèrent un tournant historique dans le pays. Ces sujets seront aussi discutés dans les parties suivantes de cette conférence.
Le développement final de cette conférence mettra en lumière les manifestations les plus évidentes de ce tournant, à travers une discussion sur quelques idées les plus marquantes des œuvres intellectuelles et des mouvements sociaux, qui prendront une ampleur graduelle sous le régime de Mohamad Reza Shah (1941-1979). Ce dernier sera accusé d'être trop occidentaliste, situation qui préparera progressivement les événements de la Révolution de 1979. Cependant, nous ne nous porterons pas sur l'avènement politique de la Révolution Islamique, mais traiterons la situation culturelle qui prépare la révolution.

Aperçu général
Nourrie d'une riche et longue histoire, la Perse que nous étudions ici est un pays ambitieux depuis sa fondation, qui trouve son origine dans les plus grandes dynasties du monde.
Origines
L'Iran actuel est un pays d'Asie occidentale, situé au cœur du Moyen Orient. Sa capitale est Téhéran, sa langue officielle le persan et sa monnaie le rial. Le calendrier officiel est le calendrier persan. En l'an 2008 du calendrier chrétien, nous sommes en 1386 selon le calendrier iranien. Pour certains auteurs, la Perse (l'Iran) est considérée comme un Aryanland, à savoir, le pays des Aryens.
La Perse à l'époque Achéménide (550-330av J.-C.)
Parsa, fut le nom donné au royaume de Cyrus le Grand, un des fondateurs de la civilisation Perse et de la dynastie Achéménide (550-330 av. J.-C.), une région aussi appelée Fars, le nom d'une province, située au centre de l'Iran actuel. Cependant, la totalité de l'Etat était alors appelée Aryanam. Ce mot est apparenté au terme Aryen, qui signifie noble. A l'époque Parthe (248 av. J.C. 224 ap. J.-C.) le nom Aryanam fut modifié pour le mot Aryan, évoluant plus tard vers Iranshar et ensuite vers Iran à l'époque Sassanide. Les Grecs de l'Antiquité utilisables les termes Aryana et Persis. En latin, ce terme est devenu Persia, puis en français Perse, terme qui est encore très utilisé dans les pays occidentaux et qui engendre la confusion avec la province du Fars.
L'Iran a une superficie de 1648 195 km² et une population de près de 70 millions d'habitants. Avec un produit national brut de 570 milliards de dollars pour l'année 2005, il constitue la deuxième économie de la région. L'Iran est le 4e producteur de pétrole au monde et le 2e exportateur de (OPEC) (l'Organisation des pays exportateurs de pétrole). Il dispose aussi de la deuxième plus grande réserve en gaz naturel, après la Russie, et en est le 6em producteur.
Les premiers contacts avec l'Occident (le 19ème siècle)
Pays dynastique, la Perse du début du 19ème siècle est encore un pays fondé sur un système de production agraire, un système éducatif traditionnel, et un régime politique autoritaire, et, comme la plupart des régimes politiques de l'époque, structuré sur une défense militaire ininterrompue. Le pays est en guerre dans la région du Nord avec les pays voisins, a savoir l'empire de la Russie et l'empire ottoman. La dynastie Qâdjâr (1779-1925) domine le pays pour plus de deux siècles. Les premières relations avec l'Europe, notamment la France et l'Angleterre, ont débuté dans un cadre simplement diplomatique, suivant la politique menée par la dynastie Safavide (1501-1732).
En guerre contre la Russie et les Ottomans, la Perse se voit obligée de renforcer la structure des son système de défense. Le célèbre prince Qâdjâr, Abass Mirza (1789-1833) et son ministre, Ghaem Magam, sollicitent la France et l'Angleterre, en vue de renforcer ses ressources militaires et réorganiser son armé. Par conséquent, les contacts significatifs entre la Perse et l'Occident se schématisent dans le but de satisfaire ses besoins militaires immédiats, comme suit:
1) L'achats d'armes européennes en vue de renforcer sa défense, et
2) d'établir un nouvelle discipline militaire suivant le modèle européen.
Le Prince Qâdjâr, Abass Mirza
Ces deux objectifs étaient calqués sur le plan de Abass Mirza depuis le début. Mais, en parallèle, le Prince Qâdjâr entreprit d'autres initiatives, notamment: 1) l'envoi des premiers étudiants iraniens en Europe, en France et en l'Angleterre, et 2) la traduction des ouvrages européens en langue persane. Les efforts d'Abass Mirza consistaient à comprendre la civilisation occidentale et le secret de la prospérité des pays européens. Cependant, ses efforts se limitèrent à des aspects plutôt militaires, gestationnels, organisationnels, techniques et parfois économiques, mais rarement culturels, littéraires ou intellectuels, etc.
Malgré ces lacunes, les tentatives de traduction des ouvrages européens influencèrent progressivement le système éducatif, la vie intellectuelle et l'esprit des élites. En 1886, presque 200 ouvrages furent publiés. Parmi les quelques ouvrages traduits dans les domaines littéraire et philosophique, nous retrouvons le « Discours de la méthode » du philosophe français et fondateur de la philosophie moderne René Descartes (1596-1650), publié en Iran probablement en 1889. Aussi, les ouvrages de Voltaire, Montesquieu, Dumas, et bien d'autres seront traduits.
Cette situation mena le pays vers des changements significatifs dans le domaine de l'éducation : Dar ol Fonoun (la Polytechnique) est inaugurée à Téhéran par Amir Kabir en 1851, un chancelier réformateur de l'époque. Cette école est considérée comme la première grande école moderne en Perse. Entre 1889 et 1890, l'école comptait 114 étudiants.
Vers l'occidentalisation et la transformation des attentes
Tous ces efforts, autant organisationnels, militaires, économiques que culturels, au fil des années, influencèrent les attentes de la population, et menèrent le pays vers des bouleversements progressifs voire révolutionnaires dans la vie culturelle, intellectuelle et sociale. La Perse entre dans une période de rencontre avec les valeurs et les principes culturels occidentaux. Cette rencontre jouera le rôle le plus décisif dans le destin du pays, à cette période tardive du 19ème siècle. Elle ouvre grand les portes, permettant ainsi à l'Iran de s'extraire du système sociopolitique traditionnel et du système de production économique agraire vers un capitalisme encore primitif.
Le retour des étudiants de l'Europe, le développement de la traduction et la création de l'imprimerie, la création des premières écoles modernes et la diffusion des premiers journaux en Perse sont autant d'événements qui seront lourds de conséquences pour le pays. Bien évidement, les résultats les plus importants à l'issue de cette nouvelle donne sociale furent l'extension des revendications pour le changement, autant de la part des couches les plus éduquées, à savoir les intellectuels et les hommes de culture, que pour l'ensemble de la société.
Cependant, le système politique en place, le Shah lui-même, bien qu'attiré par l'Europe, ne comprenaient toujours pas le besoin de changement, et ne savaient pas agir à temps et de façon adéquate. Si finalement il accepte de signer la première constitution du pays, cela fut sous la pression provenant de la part de la société, de la noblesse, des hommes d'état et des intellectuels.
Les Qâdjârs
La dynastie Qâdjâr a dominé la Perse entre 1779 et 1925, date à laquelle, Reza Pahlavi, après avoir fondé la dynastie Pahlavi, se déclare Shah. Naser od Din Shah, malgré son raffinement et son ouverture aux réformes réclamées par les intellectuelles et les hommes d'Etat, gouvernait avec beaucoup d'autorité. L'absolutisme du gouvernement paraissait un obstacle majeur pour mener à bien les reformes constitutionnelles.
Son successeur est Mozaffar od Din Shah, de nature douce et de santé fragile. En 1900, il effectua des voyages en Europe. C'est à son époque que les révoltes populaires commencèrent et que la Révolution Constitutionnelle prit forme.
Sur le plan international, à cette époque, une rivalité s'installe en Perse entre la France et l'Angleterre pour attirer l'attention de la Cour et du Shah. Bientôt, la Perse devient la scène d'influence et de rivalité entre l'Angleterre et la Russie.
La Révolution Constitutionnelle (1905)
La Révolution Constitutionnelle s'est effectuée dans la durée. Les constitutionalistes ne revendiquaient pas le départ du Shah ou le renversement de son gouvernement.
Les Constitutionnalistes
Ils revendiquaient la justice, le parlement, l'égalité et la liberté sociale face aux abus de pouvoir des Qâdjâr, et exigeaient que le gouvernement agisse désormais sous une Constitution, limitant le pouvoir du Shah (qui paraissait absolu), un gouvernement de loi, et que la justice soit appliquée dans le pays entier et pour tous les membres de la société sans aucune discrimination. Inspirés du progrès européen, de la culture et de la politique occidentale, les leaders constitutionalistes revendiquèrent l'organisation d'une « assemblée constitutive nationale pour appliquer la loi d'égalité dans tout le territoire de l'Iran ».
Cependant, les partisans du changement se trouvaient confrontés à deux obstacles majeurs: 1) le régime absolutiste qui ne saisissait pas le besoin de changement 2) la résistance renforcée du clergé, et des religieux influents. Aussitôt, les courants et les tendances se distinguent et se confrontent.
Trois courants, trois types de revendications :
Au seuil de la révolution, et dès les premiers déclanchements, TROIS groupes s'organisent, chacun exprimant une tendance politique, intellectuelle et sociale.
1- Les progressistes
Les progressistes se trouvaient parmi les Iraniens les plus éduqués, souvent issus des familles aisées reliées à la famille Qâdjâr, mais aussi parmi les réformateurs, membres du gouvernement en place, tous inspirés de la culture européenne. Le mot d'ordre des progressistes était « La loi, rien que la loi ».
La plupart des progressistes s'affichaient sans complexe comme partisans d'un changement radical tout à fait à l'occidentale. Célèbre pour ses convictions ouvertement occidentales et ses revendications réformistes pour la justice politique, Malkom khan (1833-1908) est un exemple de la tendance progressiste. De père chrétien converti à l'Islam, il fait ses études à Paris très jeune, et retourne au pays à 19 ans, devient interprète et enseigne à l'école Dar ol Fonoun. Proche du Shah et du gouvernement, il est considéré comme le Talleyrand de la Perse. Il luttait contre les superstitions, l'abrogation de la polygamie, et prônait la réforme de l'alphabet persan, la reforme de l'armée, réclamait la nécessité de l'imitation de la civilisation occidentale en tous points.
Ce libéral affiché qui avait étudié le positivisme, influencé par Voltaire, Rousseau et Montesquieu, est connu pour ses propos directs. Le plus provocateur de ses propos fut celui de l'« Acquisition de la civilisation occidentale sans aucune intervention locale, ou iranienne. » (!) II proposa cette idée au Shah. Cependant, quelques années plus tard, il modifia sa théorie et comprit qu'une telle idée ne pourrait jamais être possible en pratique. Puisque l'intervention locale menaçait de détériorer la transformation de la culture occidentale en Iran, Malkom Khan créé alors la « Faramouch Khané » [La maison de l'oubli], une association ayant pour objectif la conversion totale des iraniens (!) à la culture occidentale. Les membres de la Cour, les ministres, certains intellectuels, même certains membres du clergé islamique devinrent membres de cette association.
Cependant, compte tenu de ses propos excessivement radicaux et irréalistes, l'expression de mécontentement des membres parvint jusqu'à la Cour, et le Shah donna l'ordre de fermer l'association et envoya Malkhom Khan en exil. Mais à Istanbul, il devint conseiller de l'Ambassade Iranienne et rejoint le rang précédent. En un mot, le courant progressiste, que nous considérons plutôt démocrate-libéral, fut dirigé par Malkom Khan et ses disciples qui revendiquaient une monarchie constitutionnelle.
2- Les Intellectuels
Les Intellectuels constituent le second courant de la Révolution Constitutionnelle. Par leurs préoccupations intellectuelles et la nature de leurs revendications, ils se distinguent du premier groupe. Ils représentaient une tendance démocrate révolutionnaire, menée plutôt par des auteurs comme Akhound Zade, Kermani (1855-1899) et Talebof (1834-1911), et leurs partisans, actifs aussi bien dans les domaines politique que social, philosophique et religieux. Avec certaines nuances, ils ont tous été inspirés des penseurs de la Révolution Française et des idées des philosophes français du 18ème siècle, tout en portant une attention particulière à la culture persane.
Akhond Zadé (1812-1878) is sans doute le précurseur de la philosophie des Lumières en Iran. Sa jeunesse coïncide avec les guerres sanglantes entre la Perse et la Russie (1808-1813). Compte tenu de la répression politique en Iran à cette époque, il s'exila en Turquie. Il préconisait le changement de l'alphabet de la langue persane. II pensait que le principal factor de l'ignorance des peuples dans le monde musulman et de leur éloignement de la civilisation moderne provenait de l'alphabet arabe.
Akhond Zadé était un romancier, critique littéraire et historiographe. Il considère le despotisme gouvernemental et le fanatisme religieux comme deux des principaux facteurs responsables du déclin du pays et du peuple. Partisan d'une révolution constitutionnelle, il estimait que la liberté de pensée permet le développement de la critique. La pensée critique empêche l'homme de se limiter aux croyances de ses ancêtres et aux enseignements des dirigeants religieux, faisant ainsi preuve d'intelligence et se démarquant ainsi des animaux.
Akhod Zadé était un matérialiste, un grand critique de l'Islam et du gouvernement en place, et pensait que la Constitution peut accompagner la monarchie avec la seule condition que le roi se considère le représentant du peuple, qu'il codifie des lois avec la participation du people et les respecte également. Le Parlement est le lieu de la législation. Il disait que la religion n'est pas source de justice, et que la constitution ne peut être appliquée sous une couleur islamique. Dans l'Islam, dit-il, « nous ne pouvons pas trouver l'égalité de droit, l'égalité entre hommes et les femmes, entre les musulmans et non-musulmans. Le droit pénal islamique est inhumain et contraire à la justice. Alors le clergé doit être écarté de la juridiction, et leur intervention doit être limitée aux domaines purement religieux... [pas politique] », pensait Akhond Zadé.
3- Uléma (Religieux)
Les Uléma constituent un troisième groupe dans la Révolution Constitutionnelle. Deux tendances fortement affichées les distinguent: Ceux qui défendent la révolution, et ceux qui s'opposent de manière acharnée contre elle. De grands religieux influents se rangeaient du côté des constitutionnalistes. Mais les fondamentalistes religieux bénéficiaient d'une influence écrasante et s'exprimaiment ouvertement contre les principes de changement, notamment le droit, la liberté et l'égalité.
Fazlollah Nuri (mort en 1909), théologien réputé de Téhéran, le plus grand représentant anti-constitutionaliste, était un intégriste religieux, un homme puissant et fort dogmatique. Il a influencé tous les courants du fondamentalisme iranien. Sheikh Fazlollah Nuri, leader anti-constitutionaliste. Durant la Révolution Constitutionnelle, Nuri rejeta catégoriquement l'idée de la Constitution et de l'établissement du Parlement et des lois laïques. Nuri avait la conviction que l'Islam nous avait déjà offert et largement expliqué tous les éléments que la Révolution cherchait à mettre en place, à savoir le droit, la liberté et l'égalité.
Selon lui, le « droit » est une idée absolument islamique s'adressant à des musulmans et à la communauté islamique. Cela revient à Dieu et à la religion, et non pas aux individus, d'indiquer et définir comment et à quel niveau une personne jouit de son droit. Nuri s'étonne que le droit et la loi doivent être prescrits à nouveau, puisque I'Islam, selon lui, avait déjà défini le fondement du droit humain.
Au sujet de la « liberté », il préconise que cette liberté nous a été donnée par la religion. L'homme est libre dans le cadre de l'Islam et de ses croyances, et au-delà de cette limite, nulle liberté ne serait acceptable. La raison de l'homme est profondément limitée. Selon Nuri, la liberté que le monde moderne occidental nous offre abimerait ardemment le sacré, et va dans le sens contraire aux valeurs islamiques. La liberté de la Presse est aberrante, détruisant les fondements de nos croyances et notre tradition et, à travers l'anarchie sociale qu'elle préconise, cette liberté offre un déséquilibre d'ordre éthique chez l'homme et dans notre société.
L'« égalité », avança Nuri, est la chose la plus absurde. En réalité, et dans la pratique de la vie, elle n'existe nulle part. A trois niveaux, I'Islam rejette l'égalité: le domaine religieux, social et commercial, précisément entre le croyant et le non croyant, entre le maître et le disciple, ou, entre le vendeur et l'acheteur.
Les difficultés d'installer la Révolution
Malgré les difficultés et la résistance du régime politique en place et surtout la résistance des fondamentalistes religieux, les mouvements sociaux se développent. Forcé par l'ampleur de la crise sociale, le Shah cède à des revendications populaires des partisans du changement. La Constitution fut finalement signée par Mozaffar od Din Shah (aout 1906), et le Parlement, à savoir l’Assemblée Constitutive Nationale (Le Majlis) fut convoquée sous l'ordre du roi dans la même année, et les premiers députés s'y sont placés.
A cette même époque, une proposition est lancée pour changer ce nom à l'Assemblée « islamique ». Elle fut aussitôt rejetée par les constitutionalistes pour « ne pas risquer de prendre ceux que les Ulémas auraient écartés comme non musulmans ou « mauvais » musulmans ». Le texte de cette première Constitution du pays a été profondément inspirée de la Constitution Belge.
Cette première victoire des constitutionnalistes se confronte aussitôt à la volonté de Mohamad Ali Shah (1872-1924), qui arrive au pouvoir après le décès de son père. Le nouveau Shah rejet la Constitution. Sous le soutient de la Russie, il décide de fermer le Majlis et d'arrêter les députés. Il a instauré ensuite pendant 3 ans un régime dictatorial. Cette situation a bouleversé l'ensemble du pays et finalement les constitutionaliste attaquent Téhéran, reprennent le pouvoir et mettent en place Ahmad Shah Qâdjâr (1898-1930), un jeune roi qui soutenait les principes de la Révolution.
Howard BASKERVILLE: Un Américain parmi les révolutionnaires
Dans le courant des événements du nord de l'Iran, suivant les opérations militaires de Mohamad Ali Shah qui s'opposait à la Constitution et au parlement, un Americain qui soutenait les constitutionalistes est mort dans les manifestations populaires de la ville de Tabriz alors il n'avait que 24 ans.
Howard Conklin BASKERVILLE (1885-1909) Howard BASKERVILLE vint en Perse comme missionnaire, professeur de l'Ecole Américaine, une institution créée par les américains qui travaillaient dans la région d'Azerbaïdjan depuis le 19ème siècle. Il arrive a Tabriz (une ville importante du Nord Ouest et le siège des révolutionnaires), en 1907. Des son arrivée, il décida de rejoindre les constitutionnalistes et de se battre contre le Shah. Il fut tué par balles alors qu'il était à la tête d'un groupe de combattants étudiants qui tentaient de briser le siège de Tabriz. Plusieurs nationalistes iraniens portent toujours une grande admiration à Baskerville.
Reza Shah et la fin de la Dynastie Qâdjâr
Reza Shah arrive au pouvoir à la suite des événements qui ont secoué le pays, depuis l'époque de Mohamad Ali Shah, et des révoltes qui se sont largement développées dans le Nord du pays, notamment par Mirza Khoshak Khan, un révolutionnaire constitutionnaliste renommé, qui s'est opposé à l'autoritarisme du Shah.
Reza Khan Mir Panj, est né en 1878 en Iran et mort en 1944 à Johannesburg, en Afrique du sud. Officier renommé de l'armée du Shah Qâdjâr, il a su profiter de la confusion et du désordre, et parvint à réaliser un coup d'Etat à l'aide du gouvernement anglais contre Ahmad Shah. En Octobre 1925, le Majlis approuve la dissolution de la dynastie Qâdjâr et quelques mois plus tard, Reza Shah devient le roi de la Perse.
Alors que la Turquie, le pays voisin, assiste à un développement économique et technologique considérables, Reza Shah décide d'entreprendre des réformes importantes et de mettre en places des projets de modernisation et d'industrialisation en Perse. En 1934, il crée l'Université de Téhéran, la première université moderne du pays, instaure l'usage des noms de famille et du livret d'état civil, modernise la justice et l'armée et tente de moderniser l'ensemble du système éducatif. Une des grandes œuvres du Shah fut le Transiranien, qui relira la mer Caspienne au Golf persique, une construction qu'il réalisera entre 1927 et 1938. Au sommet de son pouvoir, en 1935, Reza Shah, interdit le port du voile pour les femmes et oblige les hommes à porter un habit « à l'occidentale ».
Au XXème siècle, une dispute entre intellectuels éclate, visant à déterminer quel devrait être le nom correct du pays. Finalement, le 21 mars 1935, jour de Noruz, Reza Shah Pahlavi publie un décret demandant à toutes les relations étrangères du pays de désigner ce que fut la Perse du nom d'Iran dans leur correspondance officielle, en accord avec l'idée que la Perse fut un terme utilisé pour d'signer un pays appelé Iran en persan.
Reza Shah et les Alliées
Cependant, et malgré la stabilité politique que le nouveau Shah put instaurer dans le pays, ses relations étroites avec l'Allemagne, qui jouait à cette époque un rôle important dans le développement industriel de l'Iran (premier partenaire commercial en 1939) inquiètent les Britanniques alors que la Seconde Guerre Mondiale éclate.
Suivant la gravité de la guerre en Europe, le gouvernement anglais demande l'expulsion des citoyens allemands du pays. Reza Shah rejette cette requête et déclare la neutralité de l'Iran dans la guerre. De même, il refuse à nouveau une demande des alliés de se servir du pays comme corridor de transport de munitions, ce qui pousse la Grande-Bretagne et l'URSS à envahir l'Iran le 25 août 1941. Reza Shah se voit forcé d'abdiquer en faveur de son fils Mohammad Reza Pahlavi. Il est envoyé en exil par les Britanniques, d'abord à l'île Maurice puis à Johannesburg en Afrique du Sud où il meurt en 1944. Son fils Mohammad Reza Pahlavi, lui succède jusqu'à la Révolution Islamique de 1979.
Grand Tournant
A partir de cette période, le destin du pays commence à changer et l'Iran entame un cheminement incertain mais différent de l'époque de la Révolution Constitutionnelle. Les interventions des grandes puissances se succèdent. Marquant les esprits, cette situation crée progressivement un sentiment de malaise et même de méfiance vis-à-vis de l'Occident.
Cependant, ce qui renforça ce sentiment de façon notable ne fut pas les événements de la Seconde Guerre Mondiale, ni la destitution du Shah Reza. Ce fut la découverte du pétrole en Iran, son importance visible sous le règne de Mohamad Reza Shah, la nationalisation du pétrole, la résistance de Mossadegh et puis le coup d'Etat de la CIA en 1953 contre le gouvernement légitime de Mossadegh, tant d'événements qui transformèrent le destin du pays et l'orientèrent vers un Grand Tournant. Cet ensemble créa visiblement et au fil de temps, un sentiment de méfiance vis-à-vis de l'Occident et du Shah et prépara progressivement le terrain pour la Révolution Islamique. Nous aller discuter de ces événements dans les parties suivantes:
L'arrivé de Mohammad Reza Shah : 1941
Né en 1919 à Téhéran, mort au Caire en 1980, Mohamad Reza Shah était encore un jeune de 22 ans lorsque les Alliés, à savoir les Anglais, les Soviétiques et les Américains, lors de la Seconde Guerre Mondiale, décidèrent de lui offrir de prendre la tête de l'Iran. Il arrive au pouvoir à une période très mouvementé : Entre 1941 et 1953, l'Iran fut assiégé par le chaos, et par l'apparition de plusieurs organisations politiques, parmi lesquelles, un des plus importantes, le Front National de l'Iran (FNI).
De tendance nationaliste, le Front appartenait à la bourgeoisie nationale et avait pour leader le charismatique Mohammad Mossadegh, qui deviendra Premier Ministre entre 1951 et 1953. Le Front National devient rapidement un principal acteur de la scène politique iranienne, militant pour la nationalisation de l'industrie pétrolière, ainsi que pour la démocratisation du système politique. D'un autre côté le Parti Toudeh d'Iran, à forte tendance communiste, soutenu part l'URSS. Les deux organisations politiques bénéficiaient d'une influence sociale bien importante et les deux se manifestaient ouvertement contre l'absolutisme du pouvoir en place et luttaient contre l'intervention des Britannique en Iran.
Sous son règne, et avec l'initiative de Mossadegh, le pétrole de l'Iran fut nationalisé (l'Iran est devenu le premier pays dans la région prenant cette mesure). La nationalisation du pétrole fut votée par le Majlis le 15 mars 1951 et mise en application le 29 avril suivant, jour de la nomination du leader nationaliste Mossadegh au poste de Premier Ministre.
Le pétrole en Iran et l'impact de Mossadegh
C'est en 1908 que pour la première fois le pétrole fut découvert en Iran, dans le Sud du pays, par un Anglais, William K. D'Arcy. Cet acte est considéré comme la première découverte de pétrole commercial au Moyen Orient. Peu après, en 1909, les Anglais fondent la fameuse « Anglo-Persian Oil Company », créée en vue d'exploiter le pétrole en Perse. La compagnie développe ses activités jusqu'à la première Guerre Mondiale ; l'Angleterre devient actionnaire majoritaire de la compagnie qui devient par la suite la principale source d'approvisionnement de la marine royale durant le conflit mondial. En 1935, lorsque Reza Chah change le nom du pays à l'Iran, la compagnie devient : « Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) ». Suite à la nationalisation de l'industrie pétrolière en Iran, cette même compagnie devient la « British Petroleum », le fameux BP (1).
En 1951, lorsque l'Assemblée (Majlis) nationalise l'industrie pétrolière iranienne, Mossadegh entre en fonction comme Premier Ministre d'Iran. Le jeune Shah accepte la volonté du Majlis, en confirme la nationalisation mais agit plus tard contre Mossadegh. L'Angleterre prend la nationalisation du pétrole bien au sérieux, et porte plainte auprès de la Cour Internationale de La Haye. Mais celle-ci rejette la plainte. En 1951, Mossadegh fait renvoyer tout le personnel de l'AIOC. Un an plus tard, il rompt les relations diplomatiques avec la Grande Bretagne. Mossadegh triomphe lorsque la Cour Internationale de La Haye lui donnera raison en se déclarant incompétente dans un conflit opposant une société privée et un Etat. Mossadegh est désormais au sommet de sa popularité, autant nationale qu'internationale. Cette situation d'ensemble amène l'Angleterre à organiser un coup d'Etat contre Mossadegh, afin de renverser son gouvernement. Au début, Mossadegh était apprécié du gouvernement américain.
Le coup d'Etat de la CIA contre Mossadegh
Né en 1882 (mort en 1967), Mossadegh bénéficiait d'une popularité exemplaire. Docteur en Droit, diplômé de Suisse, avocat de métier, haut-fonctionnaire au Ministère des Finances, grand orateur et élu dans le premier parlement, il est issu de la noblesse iranienne et de la famille Qâdjâr. Le gouvernement de Mossadegh n'a duré que 27 mois. Il fut le plus démocratique que connut le pays. Mossadegh fut un nationaliste passionné, et rejeta radicalement l'idée de l'intervention des forces étrangères dans son pays.
Au début de ses combats, le gouvernement américain le soutenait indirectement. L'hebdomadaire américain Time Magazine lui décerne le titre d'« homme de l'année 1951 ». Les Américains tentaient de persuader les Anglais de comprendre la volonté du people iranien. Cependant, suite à des élections présidentielles, le nouveau gouvernement des Etats Unis appliqua une politique toute différente et participe activement dans l'organisation du coup d'Etat (2).
Le coup d'Etat contre Mossadegh ressemble beaucoup a celui effectué contre Salvador Allende au Chili. Au début de l'an 2000, le New York Times reçoit le rapport officiel du coup d'Etat mené en 1953 par la CIA contre le premier ministre Mohammad Mossadegh. Le résumé de ce rapport a été republié par Le Monde et autres journaux français. Le 16 juin 2000, le New York Times publie ce récit sur son site Internet (3). Les noms de plusieurs personnalités iraniennes impliquées y sont effacés, mais la plupart d'entre elles sont désignées de nom sur un autre site (4). Ce document contient d'importantes révélations sur la manière dont cette opération fut menée, et toute personne qui s'intéresse à la politique intérieure de l'Iran ou à la politique étrangère américaine devrait le lire (5). Sous la présidence de Bill Clinton, la secrétaire d'Etat Madeleine Albright, au cours d'un important discours destiné à « promouvoir le rapprochement entre les Etats-Unis et l'Iran, avait reconnu pour la première fois que le gouvernement américain était impliqué dans le coup d'Etat et s'en est excusée (6) ».
Consolidation du règne du Shah
A la suite du coup d'Etat, le 18 août 1953, le général Zahedi devient Premier Ministre en faisant arrêter Mossadegh et ses partisans. Mossadegh est condamné à trois années de prison, à l'issue desquelles il sera assigné à résidence dans son village d'Ahmadabad sous la surveillance de la SAVAK (police secrète du Shah). Il y restera jusqu'à sa mort, en mars 1967.
Le but du coup d'Etat était, en replaçant le Shah sur le trône, de préserver les intérêts occidentaux dans l'exploitation des gisements pétrolifères iraniens. La destitution de Mossadegh permet l'arrivée des Américains dans le grand jeu pétrolier du pays. Ainsi, en 1954, un consortium international composé de compagnies françaises, hollandaises, britanniques et américaines est créé pour gérer la production pétrolière de l'Iran.
L'échec de la tentative de Mossadegh, l'homme démocrate et nationaliste autant aimé par son people, et l'intervention directe des anglais et américains sur le sol iranien et l'organisation du coup d'Etat contre un gouvernement légitime et contre les intérêts nationaux du pays, a profondément affecté l'esprit des Iraniens. Les observateurs qualifient cette période de Grand Tournant, moment qui changé de façon définitive, le destin du pays en nourrissant une méfiance accrue vis-à-vis de l'Occident. Ce fut là la plus grande erreur de l'Occident envers l'Iran, ce qui affecta l'histoire des prochaines décennies.
Répression
L'arrivée au pouvoir de Mohamad Reza Shah et l'installation d'un régime autoritaire et la mise en place d'un système politique assurément répressif, fit nettement reculer les Iraniens sur la scène sociale et internationale, les laissant dans une situation d'inquiétude et de peur permanente. La peur remplace l'agitation et le courage, et l'homme de la rue, le lettré, l'auteur et l'intellectuel acceptèrent la domination forcée du régime de coup d'Etat, sans pouvoir bénéficier de la possibilité de s'exprimer librement ou d'instaurer des partis politiques d'opposition.
Peu de temps après son arrivé au pouvoir, le Shah organise le SAVAK (Organisation pour le renseignement et la sécurité nationale), en 1957, le service de sécurité intérieure et de renseignement de l'Iran, actif jusqu'à 1979, la révolution islamique. La SAVAK a été créé...
(1) http://www.nndb.com/company/026/000051870/ et : http://www.flyingfish.org.uk/articles/rushdie/price.htm
(2) Le Monde, 20 mars 2000.
(5) Mark Gasiorowski: 1953, un coup d'Etat organisé par la CIA, Le manière de voir, Le Monde Diplomatique, Paris, Juin-juillet 2007.




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